
L’histoire nous dit qu’Alvar Aalto, en achevant je crois le centre de Seynajoki, ne prit pas de décisions sur le tracé du chemin qui mène à l’entrée. Il laissa le temps faire : les gens prenant spontanément le chemin leur semblant d’abord non pas le plus court mais le plus naturel ; puis « chemin faisant », les gens continuèrent de suivre ce même tracé non plus pour son « naturel », mais précisément parce qu’ils commençaient à bien identifier un « tracé », l’herbe se couchant sur le passage, toujours le même, jusqu’à ne laisser que la terre. Il put ensuite en matérialiser le tracé. On parle de chemin « de désir ».
Parfois une idée vient par un simple mot. J’ai lu il y a quelques temps un livre de l’écrivain français Julien Gracq, un Balcon en Forêt . Y sont décrites de multiples promenades, comme cela est souvent le cas dans les livres de Gracq, mais dans ce cas précis en forêt durant la guerre.
J’y découvris un mot français : le « layon ».
Il désigne un chemin forestier, mais pas n’importe lequel : pas celui en ligne droite qui découpe les grands domaines forestiers en étoile pour faciliter l’entretien. Non, il s’agit du chemin sinueux formé par le passage des animaux sauvages et que spontanément emprunte le promeneur, le chasseur car l’herbe y est mieux couchée qu’ailleurs.
« Chemin du désir » encore : mais la première intention est de l’animale, hors de nous, ce qui en renforce bien-sûr la magie.
Comme je ne sais jamais comment m’y prendre pour tracer le potager, j’ai pris l’habitude en hiver de faire les conversations téléphoniques dans le jardin. Je fais alors les 100 pas sans y réfléchir en allant là où cela me dit aussi longtemps que la conversation se poursuit. La terre se tasse rapidement, et c’est ainsi qu’au printemps je peux former mes bacs de culture en bordure de ces chemins de désir que j’allonge d’année en année, et qui me semblent extrêmement naturels.
Hier, en me rendant dans le verger, l’herbe était haute, nous n’avions pas fauché. Mais je pouvais voir de multiples « layons » qu’évidemment je suivais pour aller voir les pommiers. Sur les pas des renards.
Tout cela me fait donc songer à ceci : concevoir un jardin devrait certainement relevé d’un processus, contre-intuitif pour l’architecte habitué à tracer une géométrie définitive, consistant à laisser le plan se faire par lui-même, en se passant de la « réflexion » et en laissant faire la magie de la nature.
Serait-il possible de faire de même dans la conception d’un bâtiment ? Dans le bâti ancien certainement : combien de fois avons-nous modifié le plan en cours de chantier car les démolitions nous
révélaient derrière une cloison d’autres « pistes » ? Si ce n’est pour des raisons techniques ou administratives, à quoi bon établir des plans qui prétendent anticiper ce qui est imprévisible
?
On peut étendre la logique dans toutes les strates de l’architecture : par exemple fendre le bois plutôt que le scié, suivre son fil plutôt que le couper, n’est-ce pas la même éthique du sentier sauvage, du layon ?
